Les jours suivants se passèrent plutôt sans incident à part toujours les petits tracas habituels provenant de Marlon et de sa bande de dégénérés. Carlin ne s’en souciait pas le moins du monde et ses amis en firent donc autant. Le garçon avait retrouvé le sourire et avait même eu le droit aux excuses bafouillantes d’un Youji dont un bleu s’était formé sur sa joue. En fait, Youji fut très surpris de l’attitude de Carlin. Celui-ci avait grondé Renko pour sa violence envers son frère. Cette insulte n’était rien comparée à d’autres qui faisaient beaucoup plus mal. Evidemment, Renko répliqua qu’il faisait ce qu’il voulait à son frère et qu’une petite baffe permettait de lui remettre les pendules à l’heure. Bien sûr, Carlin ne leur avoua pas ce dont il pouvait parler ou ce qu’il pouvait bien faire avec le professeur à dessin. Personne n’osa lui poser la question.

 Le soir venu, Mili se préparait à rentrer avec Carlin et Akira qui allait squatter chez son homme, quand elle s’aperçut avoir oublié son livre d’anglais en classe. Elle ordonna aux garçons de partir sans elle. Elle courut dans l’école pour ne pas trop traîner. C’était étrange de longer les couloirs vides du lycée. Soudain, une exclamation retentit d’une pièce voisine. Mili sursauta effrayée. Elle se maudit de sa frayeur. Le cri provenait de l’infirmerie. Elle s’en approcha et aperçut l’infirmière, Madame Loutanit, en train de soigner les plaies au visage d’un lycéen. La jeune fille allait partir sans rien dire quand le reflet du lycéen apparut dans son champ de vision. Elle s’approcha donc.

- Arrête de gémir comme un bébé, Miori ! s’exclama Madame Loutanit.

- Mais vous faites mal ! Où est-ce que vous avez appris à soigner les gens, ma parole !

La femme, par pur sadisme, posa de nouveau le coton humide de désinfectant un peu plus fort qu’elle ne le devait. Le garçon grimaça ce qui fit rire l’infirmière. Un gloussement derrière eux les fit se retourner.

- Bonsoir, Madame Loutanit.

- Mais qui voilà ! Cela fait longtemps que je ne t’ai pas vue ici, ma p’tite Mili.

L’infirmière se leva et s’exclama :

- Prends ma place, Mili. Il pleurnichera peut-être moins si c’est une jolie fille qui le soigne. Je dois aller voir le Directeur avant qu’il s’en aille.

Mili s’installa à la place de Madame Loutanit et reprit sans attendre ce qu’elle faisait. Le garçon, trop surprit ou choqué, elle ne savait pas, ne dit plus rien et ne cria pas pendant un bon moment. La jeune fille observa le visage du deuxième année. Il ne s’était pas raté.

- Ne me dit pas que Renko, t’a encore cogné ?

Elle savait très bien que le grand frère n’aurait jamais fait ça, mais elle voulait faire réagir le muet en face d’elle.

- Fait attention à ce que tu dis !

La jeune fille sourit. Il avait pris la mouche. Il était pathétique !

- Je plaisante ! Je sais très bien que Renko n’a rien fait. Vu les blessures, tu t’es râpé le visage en tombant.

Le jeune homme rougit un peu. Il souffla et avoua :

- Je suis tombé pendant la fin de cours d’athlétisme. Tout le monde s’est foutu à rire, même le prof quand il a vu que ce n’était pas si grave.

Mili eut du mal à retenir un petit rire, mais elle se trahit à cause d’un sourire.

- Vas-y marre toi ! Ca se voit, que ce n’est pas toi qui es complètement défiguré.

- Désolé ! Mais, rien que d’imaginer la chute, c’est fendant !

Ils gardèrent le silence un long moment avant que Mili finisse par demander.

- Pourquoi es-tu si agressif envers Carlin ?

Le garçon grimaça. Il savait bien que cette question viendrait sur la table.

- C’est juste qu’à cause de lui, j’ai l’impression que mon frère s’éloigne encore plus.

- Qu’est-ce que tu veux dire par là ?

- J’ai toujours eu mon frère à mes côtés. Il a toujours été présent pour me protéger contre des plus grands, contre les adultes. Il a été là également quand nos parents ont divorcé. D’ailleurs, cela a été les mois les plus pénibles de notre jeune existence.

- Je comprends. Et tu penses que Carlin te le prends ?

- Pas exactement ! Mais ça peut revenir au même ! Je sais bien que Renko s’éloignait de nous, sa famille, déjà bien avant. En fait, depuis le jour où ma mère l’a jeté dehors en criant qu’il n’était plus son fils.

- Merde ! C’est quoi cette mère !

- Ma mère nous a gardés juste pour toucher une pension alimentaire, mais dès que nous serions majeurs, elle ne toucherait plus rien. Mon frère s’est fait viré de notre ancien lycée et ma mère est entrée dans une rage folle. Elle lui a même fracassé une batte de base-ball sur le dos, puis elle lui a dit qu’il pouvait dégager parce qu’il ne lui restait que trois mois avant d’avoir dix-huit ans.

- Il n’a pas réagi contre cette attaque ?

- Non, il l’a juste regardée avec un pauvre sourire avant de quitter le domicile. J’ai assisté à toute la scène et je me suis rendu compte que je n’aurais pas la force de la supporter deux ans de plus. Je suis parti à la recherche de Renko. Il a décidé de m’emmener chez notre père qui s’était remarié avec une fille âgé seulement de cinq ans de plus que mon frère.

- Elle pourrait être votre sœur !

Youji sourit.

- C’est vrai, mais c’est une chic fille qui n’a pas épousé mon père pour son fric. Quand nous sommes arrivés chez eux, c’était un peu étrange, mais en même temps, c’était un vrai foyer avec une petite invitée supplémentaire. Notre père avait omis de nous dire qu’une petite sœur était apparue entre temps.

- C’est génial !

- Oui, mais Renko ne trouvait pas sa place. Il voulait reprendre les études, mais il se sentait un peu perdu chez papa, alors finalement, il est parti vivre seul dans un appartement près du marché africain. On ne le voit pas souvent à la maison car il travaille après les cours et les week-ends dans un garage pas très loin de chez lui. Je ne peux le voir qu’ici, mais il est le plus souvent en compagnie de Carlin.

La jeune fille rangea le désinfectant et le reste dans l’armoire.

- Tu es jaloux de Carlin, alors !

- Non, ce n’est pas ça. C’est juste que c’est étrange de le voir avec lui. Ce gars nous l’avons racketté pendant des mois avec d’anciens amis. Cela fait drôle de le considérer comme ami, maintenant.

- Tu sais ce qu’on dit ? Nos ennemis peuvent devenir nos amis, et nos amis peuvent devenir nos ennemis. La vie est une vraie spirale. Tout change si on se donne la peine de faire les premiers pas.

Le jeune homme se redressa et attrapa son sac de cour. Il se tourna vers Mili.

- Merci de m’avoir soigné et surtout de m’avoir écouté.

La jeune fille sourit et pencha la tête.

- Il n’y a pas de mal. Ca m’a fait plaisir aussi. C’est toujours agréable de se faire de nouveaux amis.

- Il commence à se faire tard, je vais te raccompagner. Ca ne te dérange pas ?

Le sourire de la fille s’allongea. Elle n’avait pas besoin de répondre. Elle attrapa son sac également et ils se dirigèrent vers la sortie. Plus loin, dans le couloir, Madame Loutanit eut un drôle de sourire. «  Ah ces jeunes ! Il faut toujours leur donner un coup de pouce pour les faire avancer ! »

 

 Carlin et Akira hésitèrent un long moment avant de se décider à rentrer sans Mili. Ils discutèrent de tout et de rien pour finalement parler de Matt Cauthon, l’homme qui faisait battre le cœur d’Akira. Carlin apprit ainsi comment les deux hommes s’étaient rencontrés, et aussi que les parents de son ami ne semblaient pas au courant de cette relation. Carlin disserta pendant une bonne partie du trajet sur le fait de mettre ses parents au courant avant qu’un tiers ne le fasse à sa place. C’est de cette manière qu’il les blesserait le plus. Akira le comprenait très bien mais la peur le tenaillait.

Son ami continua en affirmant que si ses sentiments pour Matt étaient sincères, alors il devrait grandir un peu plus vite que prévu et s’accepter tel qu’il serait devenu s’il voulait garder Matt le plus longtemps possible. Akira se sentait un peu honteux d’être remis en question, non pas par son meilleur ami, mais surtout par le fait que Carlin était plus jeune que lui. De pas beaucoup peut-être, mais assez pour que cela soit embarrassant.

Pour changer de sujet, Akira lui posa des questions sur son cousin. Carlin ne fut pas dupe, mais répondit avec plaisir. Il connaissait Daisuke depuis son plus jeune âge car il était le seul membre de la famille Oda avec sa mère à être encore en vie. A cause de son père violent et homophobe, elle devait voir son cousin, sa seule famille en cachette. A six ans, quand Carlin s’était réveillé à l’hôpital après plusieurs jours dans le coma, la première personne qu’il vit, fut Daisuke. Il pleurait comme une madeleine et priait au pied de son lit. Le jeune homme avoua qu’il avait toujours considéré son cousin comme un père, même si des fois, quand une crise le titillait, il couchait avec. Akira eut un sursaut et fut assez choqué, mais évita de le montrer. A l’âge de huit ans, Daisuke l’avait emmené en vacances à Hawaii après une longue discussion difficile avec Eryna. C’est là-bas qu’ils avaient fait la connaissance de Juntsou Fumiya, le compagnon actuel de Daisuke. Le garçon souriait en racontant et son ami songea que ces deux hommes étaient très importants dans sa vie.

- C’est la première fois que j’ai vu Daisuke aussi maladroit, aussi timide. Il n’arrivait pas à aligner deux mots à la suite. C’était à mourir de rire. Mais heureusement que j’étais là pour l’empêcher de faire trop de gaffe.

- Tu les considères comme tes pères. Non ? C’est pourquoi ta mère est si réticente avec eux.

- Je suppose. Je peux m’amuser, faire un caprice et les ennuyer, jamais ils n’ont levé la voix et la main sur moi. Pourtant je suis sûr que des fois j’aurais mérité d’en avoir quelques unes.

- Et ta mère, Carlin ? A-t-elle déjà levé la main sur toi ?

Le regard de son ami s’assombrit et son sourire disparut. Akira s’en voulut.

- Non, elle ne l’a jamais fait, elle n’osera jamais, elle a trop peur.

- Peur ? Mais pourquoi ?

Ils arrivaient à destination. Carlin ralentit un peu l’allure et lança :

- Va rejoindre Matt, Akira.

- Carlin ? Pourquoi tu ne veux pas nous parler ? Nous sommes tes amis !

- Je sais, c’est gentil, mais ce sont mes problèmes !

Le jeune homme voulait insister mais un seul regard sur son ami lui fit changer d’avis. Il soupira. Il essayera un autre jour.

Carlin s’arrêta un moment et souffla un bon coup tout en observant son ami. Il savait bien que parler le soulagerait, mais il n’y arrivait pas. Il leva les yeux vers le deuxième étage. Après un gros effort, il finit par monter les escaliers sans courir cette fois-ci. Il n’était pas d’humeur. Sa morosité refaisait surface. Sa colère aussi ! Il devait avoir une discussion avec sa mère sur un certain sujet. Bien sûr, dès qu’il fut entré, il sut qu’il ne pourrait pas le faire de suite. Un invité imprévu se trouvait présent dans le salon. C’était un homme d’une quarantaine d’année. Carlin reconnut tout de suite le vendeur de la pâtisserie «  Plaisir gourmands ». Sa mère semblait tellement radieuse que le garçon se sentit de trop. Il joua tout de même son rôle de fils parfait. Il vint donc saluer cet invité.

L’homme s’appelait Axel Dubois, était divorcé depuis cinq ans et avait deux enfants, Amélie, 10 ans et Alexandre, 8 ans. Il n’en avait pas la garde, mais pouvait les avoir un week-end sur deux et un mois complet lors des grandes vacances. Carlin écoutait d’une oreille discrète, mais retenait tout ce que cet homme disait. Il semblait sympathique, mais le garçon ne voulait pas le juger trop vite. Comment réagirait cet homme en apprenant que le fils de sa maîtresse préférait les hommes ? Réagirait-il comme tous les autres ? Comme ce professeur ou ce flic avec qui sa mère était sortie un temps ? Sa mère ne lui avait jamais reproché directement ses ruptures, mais Carlin n’était pas stupide, il savait qu’elle lui en voulait et qu’en même temps, elle en avait honte. Le pire, c’était que sa mère ne s’était jamais rendue compte que ses anciens amants avaient traité son propre fils comme un moins que rien. Une petite merde dont il fallait se débarrasser ! Carlin se souviendrait toujours des phrases cruelles, assassines de ces deux hommes. C’était comme si à chaque mot, il recevait à nouveau les coups de couteau reçu à six ans. Il finit par quitter le salon dans un état presque second.

Les souvenirs l’assaillaient et il préféra s’enfermer dans sa chambre. Il se coucha aussitôt et se cacha sous la couette. Son corps tremblait et fut couvert de sueur. Une bonne partie de la nuit, tout en dormant, son corps continua d’être secoué de sanglots. Il se réveilla trois à quatre fois dans la nuit en criant, mais personne ne vint le cajoler comme un enfant. Sa mère ne se trouvait pas là et Carlin lui en voulut. Elle n’arrêtait pas de le bassiner pour qu’il lui parle, mais à chaque fois où elle aurait dû être présente parce qu’il avait vraiment besoin d’elle, elle se trouvait absente. Il savait bien qu’elle devait faire sa vie, mais cela ne l’empêchait de la maudire.

 Le lendemain finit par arriver et le jeune homme se leva complètement naze. Comme un zombie, il prit une douche qui ne parvint pas trop à le réveiller. Il descendit à la cuisine où une odeur de nourriture vint titiller ses narines. A vrai dire, il n’avait pas faim et il avait plutôt des nausées, mais il devait lui parler. Sinon, il cèderait comme d’habitude et il ne voulait plus. Sa mère lui sourit trop rêveuse pour voir l’était sombre de son fils. Elle lui déposa son bol de chocolat devant lui, mais il ne fit aucun geste pour le prendre. Il affichait juste une grimace de dégoût. Elle s’en rendit enfin compte et elle porta aussitôt une main sur son front pour voir s’il n’avait pas de fièvre. Mais son fils repoussa sa main. Elle en fut blessée. Qu’avait-elle fait pour mériter tel accueil ? Elle s’assit face à lui et murmura :

- Qui a-t-il, mon ange ? Raconte-moi ? Serait-ce à cause d’Axel ?

Sa voix était suppliante. Carlin leva les yeux sur elle. Ce regard que Eryna ne supportait pas de croiser la fixait avec impatience et colère retenues. Une rage difficilement contrôlable le possédait. Il en avait assez de voir la peur traverser ces yeux noisette. Que devrait-il faire ? Il n’avait pas demandé à hériter de ces yeux noirs maudits.

- Maman, je ne veux pas y aller.

Sa mère sursauta un instant. De quoi parlait-il ? Elle comprit aussitôt en jetant un coup d’œil sur le calendrier.

- Tu dois y aller, Carlin. C’est pour ton bien !

- Mon bien ? Cria-t-il d’un coup. Ce ne serait pas plutôt pour ton bien ? Je n’irais pas ni aujourd’hui, ni les autres jours !

- Carlin ! Ne fait pas d’enfantillages ! Tu as besoin de cette thérapie. Tu verras, tu vas t’y habituer.

Le jeune homme se redressa en fureur. Sa mère recula effrayée. Le regard de Carlin s’assombrit encore plus.

- Je ne suis pas fou !

- Je le sais bien Carlin, mais ….

Un grand fracas la fit sursauter. Son fils venait de renverser tout ce qui se trouvait sur la table. Il l’observait avec une colère effrayante. Eryna porta sa main vers son cœur. Il battait la chamade. Carlin s’élança vers la sortir et hurla avant de claquer la porte.

- Je ne suis pas mon père !

La jeune femme s’écroula sur le sol en larmes. Elle avait recommencé et elle l’avait blessé plus profondément que les autres fois. Que devait-elle faire ?