Chapitre 5 : Le début d’un changement

 

       Dans un quartier très fréquenté que tous les habitants de la ville le surnommaient « le quartier africain » se trouvait un bar du nom « Cool baby », certes un nom très étrange pour un bar où toutes les communautés en tout genre pouvaient se rencontrer sans problème. Actuellement, il était fermé en raison de quelques travaux de restauration, mais le propriétaire, habitant à l’étage, aimait travailler dans son bureau à l’arrière de la salle principal.

 

 Il aimait s’asseoir dans son fauteuil spécialement conçu pour sa taille et sa carrure impressionnante, tout en fumant un bon cigare. Ce jour ne fit pas exception à l'exception de la présence d’un petit insecte nu comme un ver que seul recouvrait une couverture sur les fesses. Il était allongé sur le canapé en cuir brun, installé sur sa gauche, juste en dessous de la fenêtre, montrant l’arrière-cour. L’homme se pencha vers un tiroir et sortit un nouveau cigare. Tout en l’allumant, il jeta un coup d’œil vers la forme allongée.

 

— Enfin réveillée Marmotte !

 

       La marmotte ainsi nommée se redressa légèrement. Elle s’appuya sur un coude, afin de fixer le propriétaire. Elle lui tira la langue, avant de s’exclamer en grimaçant.

 

— Daï, tu es une brute. Je vais avoir mal aux fesses pendant plusieurs jours.

 

L’homme haussa les épaules et répondit, amusé :

 

— Si tu n’es pas content, tant pis pour toi. Mais, étant donné les gémissements que tu lançais, ça n’avait pas l’air de te gêner.

 

Le garçon sentit ses joues s’enflammer, mais il se rembrunit en entendant la suite.

 

— Que s’est-il passé cette fois-ci ?

 

Daisuke le connaissait depuis sa naissance. Il savait bien que sa présence ici était due à un évènement passé. Il tenta :

 

— Tu as été voir un psychiatre, je me trompe.

 

Il soupira. Daisuke était le cousin d’Eryna Oda, la mère de Carlin. Elle le tuerai si elle savait ce que son fils et lui venaient de faire. Carlin ne supportait pas les rendez-vous chez un psychiatre et entrer dans un hôpital lui faisait horreur. Le plus souvent après un rendez-vous, il devenait furieux, instable, émotif et avec une certaine violence, qui pouvait s'avérer suicidaire. Daisuke aimait trop ce gosse pour le voir se détruire en silence ou sans réagir. Il avait fini par trouver le seul moyen de le calmer. C’était le sexe, à la fois doux et dure et surtout sans sentiment.

 

— Je n’aime pas quand elle agit comme si je n’avais pas mon mot à dire. Elle aurait pu m’en parler.

 

Daisuke se leva et se dirigea vers le canapé. Il s’installa juste à côté du garçon. Il posa une main sur sa chevelure noire.

 

— Elle pense à ton bien-être, Carlin. Elle veut juste te voir heureux.

 

Le garçon se recroquevilla en remontant ses jambes sur lui. Il cacha son visage entre ses mains.

 

— Je ne veux pas parler avec eux. Ils sont horribles ! Je n’arrive pas à rester calme. Ils me rendent nerveux. Ils… Ils me font peur.

 

Voulant lui changer les esprits, Daisuke laissa glisser sa main des cheveux vers le dos. Carlin frissonna. Il lui frôla les fesses et leur donna une petite tape avant de retirer sa main et reprendre son cigare, posé sur une table près du canapé. Carlin émit un petit cri de douleur. Il fusilla du regard l’auteur de ce geste avant de se redresser correctement pour mieux s’asseoir.

 

— Monstre ! Ça fait mal ! S’écria le garçon.

 

Daisuke tira une bouffée de son cigare avant de recracher la fumée sur le garçon qui se mit à tousser.

 

— Habille-toi Carlin !

 

— Nada ! Je suis très bien comme cela.

 

Il pencha un peu la tête. Son humeur morose était déjà oubliée. Daisuke retourna s’asseoir à son bureau. Il s'exclama alors amusé :

 

— As-tu peur que Juntsou me voie tout nu ?

 

— Carlin, Juntsou sait très bien ce que je fais avec un morveux dans ton genre.

 

— Pfft ! Ce n’est même pas drôle.

 

À cet instant précis, la porte s’ouvrit sur un homme de grande taille, très mince, le visage imberbe, dont les yeux bridés indiquait clairement une ascendance asiatique, et des cheveux courts d’un roux cuivré. Contrairement à Daisuke, il avait une grâce féline plutôt que celle d’un taureau.

 

— Il me semblait bien avoir entendu la voix la plus sexy de la ville.

 

Le nouvel arrivant s’approcha du canapé et sans un regard à son compagnon, il embrassa à pleine bouche le garçon. Ensuite, il s’assit sur le canapé près de Carlin. Il ne fit aucun commentaire sur le fait de la tenue du garçon.

 

— Comment vas-tu, Carlin ?

 

— Beaucoup mieux, maintenant que tu es là Juntsou.

 

— Tant mieux. J’ai eu raison de rentrer plutôt. J’ai au moins eu le loisir de te voir en tenu d’Adam.

 

Carlin gloussa. Il aimait bien le compagnon de son cousin. Daisuke et Juntsou étaient ensemble depuis huit ans environ. Juntsou reprit plus sérieusement :

 

— Alors Carlin, comment ça se passe dans ce nouveau lycée ?

 

— Je me suis fait des amis.

 

Les deux hommes se regardèrent surpris et contents. Les amis de Carlin se comptaient sur une main et encore.

 

— Génial, reprit Juntsou. Et comment sont-ils ?

 

Tout en réfléchissant sur ses amis, le garçon se rhabilla sous le regard des deux hommes. Ils n’allaient pas se priver du spectacle.

 

— Je dirais qu’ils sont normaux. Mili est très mignonne, gentille et un peu fofolle. Il est facile de lui parler. Elle ne juge jamais. Elle accepte les gens différents comme ils sont, c'est-à-dire avec leur qualité et leur défaut. Ensuite, il y a Akira. Il est le genre de personne qui n’aime pas les ennuis, mais il est toujours présent quand on en a besoin. Il semble plus calme, mais en fait, il cache une part de folie également. Je revois aussi une vieille connaissance. Mais je ne sais pas si je peux le considérer comme un ami.

 

Daisuke aurait bien aimé en savoir plus sur cette vieille connaissance, mais il semblait bien qu’il n’en sache pas plus. Juntsou se redressa et s’étira de tout son long. Il attrapa le bras de Carlin et lui entoura le cou d’un de ses bras. Il se tourna vers son compagnon avec un sourire.

 

— Je t’emprunte Carlin, Daï ! Nous allons au marché sur la place pour nous amuser.

 

— Et moi alors ? S’offusqua Daisuke pour la forme.

 

— Toi, tu bosses, répondirent en chœur les deux hommes avant de disparaître derrière la porte.

 

       Le lendemain, Carlin revint en cour. Ses deux amis l’entourèrent aussitôt. Ils voulaient connaitre la raison de son absence, mais ils n’osèrent rien demander face au visage morose du garçon. Carlin semblait être redevenu aussi renfrogné qu’à son arrivée au lycée. Même les professeurs durent s’en rendre compte. Ils préférèrent le laisser dans son coin.

 

Seuls, Marlon et sa bande ne remarquèrent pas le changement chez Carlin. Ils reprirent leur manège habituel. Ils lui firent disparaitre son sac de cours. Ils lui volèrent son repas pour le déjeuner. Ils le bousculèrent à plusieurs reprises également. Carlin s’assombrissait de plus en plus. Akira s’en inquiéta. Mais rien ne se produisit de toute la matinée.

 

 Les trois amis se rejoignirent sur le toit du lycée. Mili partagea son repas avec Carlin. Le garçon lui adressa un sourire de remerciement. Il se sentait très las. Il grignota sans avoir faim. Ses bras posés sur la rambarde, il observait les élèves dans la cour. Akira s’installa à son côté. Il attendit un instant, mais finit par demander.

 

— Que se passe-t-il, Carlin ? Pourquoi es-tu si sombre aujourd’hui ?

 

Le garçon posa sa tête sur ses bras et observa son ami en silence, au début.

 

— Je suis juste de mauvaise humeur, j’ai le droit, grinça Carlin, sur un ton plus cinglant que prévu.

 

— Je veux bien que tu sois de mauvaise humeur, mais tu pourrais parler autrement à tes amis ! s’écria Akira vexé.

 

— Je fais ce que je veux !

 

— Ça suffit tous les deux ! s’exclama Mili en se mettant entre eux.

 

Penaud, Akira fit ses excuses. Quant à Carlin, il haussa des épaules désintéressées. Finalement, il inspira et expira un bon coup en fermant les yeux. Il se tourna vers ses amis.

 

— Je suis désolé. Je ne devrais pas m’en prendre à vous, vous n’y êtes pour rien dans l’histoire.

 

La jeune fille lui adressa un joli sourire.

 

— Nous sommes tes amis, Carlin. Nous avons de bonnes oreilles. Tu peux nous dire sans peur ce qui te tracasse.

 

— Merci, c’est très gentil à vous. Mais, juste votre présence me fait du bien.

 

Carlin se tut et se remit à observer la cour. Il fut aussitôt attiré par un garçon de grande taille aux cheveux bruns mi-longs discutant avec une fille très mignonne. Il tenait un carnet à dessin sous le bras.

 

 Après un salut pour ses amis surpris, Carlin s’échappa en quatrième vitesse et traversa presque en coup de vent les classes pour se rendre dans la cour. Arrivé là, il jeta un coup d’œil autour de lui pour retrouver la personne recherchée. Il la repéra près de la salle de sport. Il fonça dans cette direction.  

 

Renko laissa échapper un soupir de soulagement. Cette fille ne voulait pas le lâcher une minute. Pour avoir enfin la paix, il avait dû prendre son ton hargneux comme dans le passé. Il grimaça. Il n’avait pas été tendre. Il ne l’avait jamais été d’ailleurs. Ses anciennes petites amies le haïssaient après leurs ruptures. Mais, Renko s’en fichait. Maintenant, il voulait s’occuper de lui et de son avenir.

 

Un bruit de pas se fit entendre. Avec appréhension, il se retourna. Il fut soulagé de voir apparaître Carlin. Renko se demandait bien pourquoi il était content de le voir, mais il ne chercha pas plus loin. Il lui adressa un sourire de bienvenue. Carlin fut surpris par l’attitude de Renko. Habituellement, le jeune homme fronçait les sourcils et semblait agacé de le voir.

 

— J’ai appris que tu n’étais pas en cour hier, on dirait que tu vas mieux.

 

— Oui, merci. Est-ce que c’est bien mon carnet ?

 

Renko baissa son regard vers l’objet en question. Il le rendit à Carlin. Le garçon était troublé par l’attitude amicale de Renko. Il n’y était pas habitué, mais il se sentait soulagé en même temps. Pour cacher sa gêne, il serra son carnet contre lui. Il sourit.

 

— Merci. Il me manquait. Je n’en avais plus de libre à la maison, alors je ne pouvais plus dessiner comme je le voulais.

 

— Je suis désolé de te l’avoir emprunté. Je me suis senti mal tout le long de la punition. Tu es très doué.

 

Carlin se mit à rougir sous le compliment. Tout en discutant, les deux garçons s’étaient dirigés vers la salle de sport où des matchs de basket amicaux se déroulaient. Renko expliqua à Carlin que les curieux pariaient sur les équipes qui jouaient. La direction du lycée tolérait les paris du moment qu’ils étaient raisonnables et sans danger pour autrui.  Les joueurs et les parieurs saluèrent Renko avec plaisir et accueillirent Carlin de la même manière.

 

— Super mon grand ! Tu vas pouvoir prendre ma place sur le terrain, s’exclama Billy, un des joueurs.

 

— Si tu veux, je vais faire des étincelles aujourd’hui.

 

Renko attrapa la balle qu’un joueur lui lançait.

 

— Sais-tu jouer Carlin ?

 

Le garçon eut un sourire en coin.

 

— Possible.

 

Renko gloussa. Avec Carlin, tout était possible. C’était le genre de garçon à se méfier. Il le savait depuis longtemps maintenant. Il lui lança la balle. Carlin l’attrapa sans problème et se dirigea vers le terrain.

 

— T’es sûr, Renko. Ils sont tous plus grands que lui sur le terrain !

 

— Je suis sûr et certain que tu vas être très étonné, Billy. Et puis, je suis dans son équipe.

 

       Mili trop surprise de l’attitude de son camarade l’avait suivi, accompagnée d’Akira qui râlait pour la forme. Elle voulait juste savoir pourquoi Carlin s’était précipité dans la cour. Elle le vit discuter avec Renko Miori et le vit s’éloigner avec lui vers la salle de sport.

 

Alors, tout en tirant le bras du garçon, elle s’y dirigea. En y pénétrant, elle aperçut du monde devant le terrain. Que se passait-il ? Elle s’approcha. Elle tomba des nues en remarquant Carlin au milieu des plus grands garçons du lycée.

 

— Il va se faire ratatiner, s’exclama Akira venant à son côté.

 

— Salut, Aki ! Tu viens voir le match ?

 

Le garçon jeta un coup d’œil à son voisin. Celui-ci reprit :

 

— Ce match est génial ! Putain, ce gringalet les met en difficulté.

 

— Tu charries ?

 

— Regarde par toi-même.

 

Akira se concentra à nouveau sur le match. Il aperçut Renko Miori dans l’équipe de Carlin. Il n’en fut pas étonné, car il savait par les ragots que Miori avait pratiqués le basket au Collège, mais que cette année, il avait tout arrêté pour des raisons inconnues. Un joueur passa la balle à Renko qui fut aussitôt encerclée. Il ne chercha pas le moins du monde à doubler, mais réussit avec son talent à dribbler la balle sous les jambes d’un de ses adversaires.

 

 Comme par hasard, Carlin récupéra la balle et la jeta aussitôt vers le panier sans essayer de s’en approcher. Mili entendit les commentaires du public. « Il est fou, il est beaucoup trop loin ». Elle retient son souffle. La balle arriva bien au panier, mais se mit à tournoyer autour comme si elle hésitait. Finalement après, trois tours du cerceau, elle tomba à l’intérieur. Les applaudissements retentirent de tous côtés. Les titulaires venaient de se faire écraser par une équipe d’amateurs dans laquelle seul Renko Miori démontrait des capacités.

 

Carlin était complètement essoufflé, il n’avait pas trop l’habitude du basket. Il fut vite entouré par les deux équipes qui venaient le féliciter pour son jeu. Le garçon se sentit rougir sous ce déluge de compliments. Renko réussit tant bien que mal à se rapprocher et s’exclama :

 

— Alors Carlin, comment te sens-tu ?

 

— Bien, fatigué, mais bien.

 

— Et ta mauvaise humeur ?

 

Le garçon lui jeta un coup d’œil. Renko souriait. Comment pouvait-il l’avoir deviné ?

 

— Envolé ! C’est étonnant, mais je me sens beaucoup mieux. Merci.

 

Il aperçut Mili et Akira et leur fit signe. Ceux-ci le rejoignirent.

 

— Super Carlin ! Tu étais génial, s’exclama Mili.

 

— C’est vrai, Mili a raison. Tu nous avais bien caché tes talents.

 

Carlin se sentit un peu mal à l’aise. Billy poussa gentiment Renko pour prendre sa place près du garçon.

 

— Carlin, tu n’as pas le choix, il faut que tu t’inscrives au club de basket !

 

— Non, non, pas question, s’écria le garçon, affolé.

 

— Pourquoi ? Tu es très doué. Tu ne peux pas gâcher un tel talent !

 

— Écoute, c’est gentil, mais pour jouer au basket, il faut un minimum de discipline et d’esprit d’équipe. Ce n’est pas mon genre.

 

— Ce n’est pas sorcier la discipline, ça s’apprend.

 

— Ça suffit, Billy ! s’écria d’un seul coup Renko en s’interposant entre les deux garçons. Il t’a dit qu’il ne voulait pas, n’insiste pas !

 

— Mais enfin Renko ! Et puis, toi aussi tu devrais revenir.

 

Le jeune homme leva les yeux au ciel. Il finit par attraper le bras de Carlin et sortit de la salle rapidement, accompagné d’Akira et de Mili. Ils repartaient vers la cour en silence, quand soudain, Carlin s’exclama :

 

— Merde ! J’ai laissé mon carnet à dessin. Il faut que j’y retourne.

 

Alors qu'il s'apprêtait à retourner dans la salle, Renko l'arrêta. Il lui fit signe et le garçon regarda derrière lui. Un garçon blond arrivait tenant un carnet dans les bras. Celui-ci interpella, grognon :

 

— Espèce d’idiot ! Si tu ne veux pas qu’il soit abîmé, évite de l’oublier dans un endroit où il y a du monde !

 

Le garçon se mit à rire. Youji Miori était exactement comme son frère. Il faisait croire qu’il était un mauvais garçon, mais en fait, il avait bon cœur.

 

— Merci, Youji.

 

— Ouais, ne crois pas que je le ferais tous les jours.