Chapitre 4 : Visite chez le psy

 

       Une nouvelle semaine commença sous la chaleur, fait étrange pour un mois d’octobre. Les cours furent perturbés par l’absence de leurs professeurs de français et celui de mathématiques. Carlin fut également absent. Akira n’avait pas aperçu la mère de son ami à la crèche, ignorait la raison de l'absence de Carlin. Il n’avait pas non plus son numéro de téléphone et lorsqu'il en parla à Mili, celle-ci regretta d’avoir omis de le demander au garçon, la semaine dernière.

 

Pour la pause déjeunée, ils avaient pris l’habitude de se rendre sur le toit. La cantine était toujours trop bondée et bruyante. Mais contrairement aux autres jours, ils se sentaient un peu esseulés. C’était étrange, car Carlin parlait très peu, mais sa présence leur manquait. Pour atténuer cet effet, Mili prit la parole.

 

- As-tu passé un bon week-end ?

 

- Mmh ! Oui. Mais il aurait pu être beaucoup mieux, répondit Akira après un temps.

 

- Ne devais-tu pas voir Matt ?

 

- Je l’ai vu, mais seulement samedi après-midi, ensuite il a dû partir pour une urgence. Il n’a même pas voulu me dire la raison. Depuis c’est silence radio et ça me met en rogne !

 

La jeune fille s’apprêtait à lui poser d’autres questions quand la porte s’ouvrit sur une haute silhouette. Celle-ci s’approcha d’eux d’une démarche féline. Akira leva la tête vers le nouvel arrivant. Il se retrouva devant un garçon de grande taille, à l’allure sportive dont les cheveux bruns mi-longs étaient noués en queue de cheval. Il tenait un carnet à dessin sous le bras.

 

- Tiens, un revenant ! Que nous vaut le plaisir de ta visite ?

 

- Pfft ! Ce n’est pas vous que je voulais voir ! S’exclama le nouvel arrivant.

 

- Ça, je m’en serais doutée ! Qu’est-ce que tu lui veux ? Tu ne peux pas le laisser tranquille ? s’écria Mili.

 

Le jeune homme lui jeta un regard noir. Il haussa les épaules et répliqua :

 

- De quoi je me mêle, mademoiselle sainte nitouche ! Aux dernières nouvelles, il n’a pas besoin de toi pour se défendre.

 

- Vous allez arrêter tous les deux ?

 

Akira se fit foudroyer du regard par les deux en question. Il soupira :

 

- Carlin est absent aujourd’hui. Nous ne connaissons pas la raison.

 

Renko soupira à son tour avant de se laisser choir en face d’eux. Les deux autres en furent très surpris.

 

- Arg. ! Il doit le faire exprès !

 

- Pardon ? Demanda Mili.

 

- Non, rien.

 

Renko posa le carnet à dessin sur ses genoux avec respect.

 

- Je voulais lui rendre son carnet.

 

- Je peux lui donner à ta place, s’enquit Mili.

 

- Nada ! Pas question. Je le lui rendrais en main propre.

 

Les trois jeunes gens gardèrent le silence pendant un long moment. Puis, finalement, Akira demanda :

 

- Pourquoi as-tu été renvoyé pour une semaine ?

 

Renko eut un sourire en coin.

 

- J’ai tordu le bras de mon professeur d’histoire.

 

- T’es complètement barge ! Lâcha Mili.

 

Miori éclata de rire.

 

- Carlin a dit exactement la même chose.

 

- Qu’est-ce qu’il vient faire dans l’histoire ? demanda Akira.

 

- Il ne vous a rien dit ? Je ne sais pas comment il fait, mais il s’attire toujours les ennuis.

 

 - Que veux-tu dire ? S’est-il produit un évènement entre ton professeur et Carlin ? Insista la jeune fille.

 

Renko leva les yeux au ciel et se perdit dans ses pensées un moment avant de répondre.

 

- Je n’ai peut-être pas le droit de vous le dire, mais il ne m’en voudra peut-être pas puisque vous êtes ses amis. Pfft ! Je ne sais pas pourquoi j’ai voulu l’aider. Il se débrouillait très bien tout seul.

 

Renko se sentait un peu mal à l’aise. Il se décida tout de même à raconter. Il avait surpris son prof d’histoire avoir un geste trop intime envers Carlin pour que ce soit un accident. Alors il était intervenu même si le garçon avait déjà repoussé et giflé le professeur.

 

- C’est bien la première fois où je vois passer un semblant de haine dans son regard. Ensuite, il est revenu normal et m’a traité de barge.

 

- Je ne comprends pas. Pourquoi as-tu été renvoyé ? Ce professeur a eu ce qu’il méritait, s’exclama Mili.

 

- Carlin ne voulait pas ébruiter l’affaire, alors j’ai juste dit que la tête du prof ne me revenait pas.

 

- La haine ! s’exclama Akira. Carlin n’a rien fait pour t’aider ? Après tout, c’est un peu à cause de lui si tu t’es fait renvoyer.

 

- Il ne voulait pas que je prenne tout sur le dos. J’ai eu un mal fou à lui faire comprendre que ce n’était pas grave.

 

- Je voudrais savoir Miori, tu le détestes ou tu l’apprécies ?

 

Renko se redressa et s’étira de tout son long. Les cours allaient bientôt reprendre. Il réfléchit un instant et finit par lâcher :

 

- L’un peut très bien aller avec l’autre. Je ne sais pas, je dirais donc les deux. Il m’intrigue, alors je vais continuer à venir vous ennuyer de temps à temps. Ciao !

 

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       Il détestait venir ici. Les hôpitaux lui faisaient horreur et lui rappelaient trop de mauvais souvenirs. Combien de fois, avait-il séjourné dans une de ses chambres à la senteur médicamenteuses ? Il pénétra enfin dans la section de son lieu de rendez-vous et il s’installa dans la salle d’attente après être passé au secrétariat. Il regarda autour de lui. Un couple attendait sagement que leur fils ou leur fille sorte de chez le docteur. Deux rangs plus loin, un garçon de son âge patientait en mâchant bruyamment son chewing-gum.

 

Le garçon appuya sa tête contre le mur et attendit son tour. Il en voulait à sa mère d’avoir repris des rendez-vous. Elle savait bien qu’il les détestait, mais elle voulait tenir tête en affirmant que ces thérapies pouvaient l’aider.

 

Ce matin même, elle avait compris à quel point, il était furieux. Contrairement à son habitude, il ne lui adressa pas une seule parole, un seul sourire et fit comme si elle n’existait pas. Il l’avait peiné, elle était partie travailler les larmes aux yeux. Mais il ne lui pardonnerait pas. Pour ne pas changer, l'heure de son rendez-vous ne fut pas respectée. Tous les médecins étaient pareils. Ils ne connaissaient pas la ponctualité.

 

Une voix grave l’invita enfin à pénétrer dans un bureau très sobre. Le médecin assis derrière son bureau ne se leva même pas pour saluer son nouveau patient. En observant le visage vieillissant du docteur, le garçon y perçut de la fatigue et un profond ennui. «  C’est ce machin qui ne ressemble à rien qui doit faire des miracles avec moi. Pfft ! Laissez-moi rire ! »

 

- Bonjour, mon garçon. Je suis le Docteur Marcus. Mets-toi à l’aise !

 

Carlin s’installa sur un des fauteuils. Et sans aucune gêne, il posa et croisa ses deux jambes sur le bureau. Il sourit quand il vit le médecin tiquer. Celui-ci ne s’en formalisa pas pour autant. Dommage !

 

- Si tu te présentais et que tu me racontes un peu ta vie.

 

- Nada ! Je n’ai pas envie, vous n’avez qu’à lire mon dossier. Il parait qu’il est rempli d’annotations de mon ancien psychiatre. C’était marrant même quand je ne parlais pas, il écrivait quand même.

 

- Tu n’as pas l’air de l’avoir beaucoup aimé ce docteur.

 

- Ouais, ça, c’est sûr ! Il vous regardait de haut et il faisait croire qu’il avait la science infuse. C’est des conneries ! D’ailleurs, sans vouloir vous offenser, je ne suis pas sûr que je vais vous apprécier. Vous n’avez pas de chance, vous lui ressemblez beaucoup trop.

 

- Je suis désolé, je n’ai pas choisi mon physique.

 

- Ah ! Vous avez de l’humour. Un point pour vous.

 

Le médecin se tut et observa son patient. Il aimait son métier, mais depuis quelque temps, il commençait à s’en lasser. C’était très mauvais signe pour un médecin. Mais aujourd’hui, son nouveau patient semblait un peu différent des autres. Il avait lu bien évidemment le dossier du garçon et d’après lui, il avait pensé voir un garçon craintif ou très agressif, mais non, loin de là. Le garçon respirait la joie de vivre, il avait de l’énergie, mais au fond de ses yeux noirs, une certaine tristesse faisait son apparition de temps à autre.

 

- Est-ce que je peux t’appeler par ton prénom ?

 

- Vous êtes un rapide. Vous en êtes déjà là ? S’exclama le garçon en riant.

 

Le médecin fut choqué. Il eut bien du mal à reprendre une certaine contenance. Il ne put empêcher ses joues de rosir.

 

- Tu devrais faire attention à ton langage, mon garçon.

 

Le garçon le regarda fixement et le médecin se sentit mal à l’aise. Un sourire lui étira les lèvres, il aimait bien provoquer ce genre de réaction chez les autres. Il pencha la tête et demanda innocemment :

 

- Êtes-vous homophobe, Docteur Marcus ?

 

La surprise apparut sur le visage de celui-ci. Ensuite, il se rappela que son collègue avait noté que le patient était surement gay.

 

- Non, je ne le suis pas. J’ai un fils homosexuel.

 

- Votre fils a de la chance d’avoir un père compréhensif.

 

- Connais-tu quelqu’un dont le père ne l’était pas ?

 

Le garçon sembla réfléchir. Il finit par avouer :

 

- Oui, mon père.

 

- Ton père ? Mais si je me souviens bien, tu ne l’as pas revu depuis que tu as six ans, je me trompe ?

 

Son patient éclata de rire.

 

- Finalement, je vous aime bien. Vous me faites rire. Pour vous répondre, c’est vrai, je ne l’ai plus revu et je ne veux plus le revoir. Jamais ! Mais, je vous assure, mon père est homophobe et raciste aussi. C’était une des raisons pour laquelle il m’a planté trois coups de couteau le jour de mes six ans. Il ne supportait pas d’avoir un enfant qui affirmait aimer les garçons. Et il a tué la fleuriste en bas de chez nous parce qu’elle était noire.

 

- Je comprends. Tu dois beaucoup le haïr n’est-ce pas ?

 

- Je le hais du plus profond de mon âme. Mais cela ne m’empêche pas de vivre pour autant. Je ne cache pas mes préférences. Ma mère m’accepte. Je vis selon mes désirs. Que demander de plus ?

 

- Est-il vrai que tu as eu une relation avec un de tes professeurs au collège ?

 

- C’est vrai. Cela a duré un an avant qu’une mégère ne nous surprenne.

 

- L’aimais-tu ?

 

- Je ne sais pas. Mais, il était très doué.

 

- Il parait qu’à la même époque, tu te faisais ennuyer par des lycéens.

 

- Mmh ! Vous êtes bien renseigné. Mais, ce serait plutôt l’inverse.

 

- Pourquoi le penses-tu ?

 

- Parce que je n’avais pas peur d’eux. Je les laissais faire parce que cela m’amusait. Cela me changeait de la routine. Ils ont fini par arrêter sans que je fasse quoi que ce soit.

 

- En es-tu si sûr ? Et si tu me racontais la suite.

 

Le garçon se redressa d’un bond. Il regarda sa montre et se tourna vers la porte.

 

- La séance est finie, Docteur Marcus.

 

- Carlin, il faudra bien qu’un jour tu nous racontes ton histoire avec Ludwig Korvac.

 

Son patient lui jeta un regard furieux avant de claquer la porte. Le médecin tourna son fauteuil vers la fenêtre. Il avait trouvé le point sensible du garçon. Au début, il s’était demandé pourquoi il devait s’occuper de Carlin. Celui-ci semblait être en très bonne forme et n'avoir aucun problème d'ordre psychologique. Le médecin reprit le dossier de son patient et ouvrit le deuxième dossier sur lequel le nom de Ludwig Korvac était inscrit en rouge.